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Novi Sad

Survivre en tant que journaliste

Le manque de liberté des médias, les pressions et les menaces ont rendu le travail de journaliste de plus en plus difficile dans les Balkans. La chute de la Yougoslavie communiste et la fin du système d’un parti unique ont été suivis par une brève période d’accroissement de la liberté des médias et par le développement du système médiatique. Cependant, la dernière décennie a vu les institutions démocratiques s’affaiblir et la liberté des médias reculer. D’après Human Right Watch (“L’Observatoire des droits de l’homme”), les journalistes font face dans les Balkans à un “environnement hostile”. Pour des États européens avec l’ambition de devenir membre de l’Union européenne, le Monténégro et l’Ex-république yougoslave de Macédoine sont très mal classés sur l’index de Reporters sans frontières.

Tomislav Kezarović, journaliste macédonien indépendant, Tufik Softić, journaliste monténégrin indépendant et Marina Fratucan, professeure de journalisme à l’université de Novi Sad en Serbie racontent le prix à payer pour leur travail.

Balkanoscope: Comment êtes-vous devenu journaliste ?

Tomislav Kezarovski: J’ai étudié le droit, mais heureusement ou pas je n’ai jamais travaillé dans ce domaine. Je suis entré dans le journalisme avec cette connaissance de ce qu’est la justice et avec le goût de la découverte. J’ai commencé à travaillé pour le quotidien Utrinski vesnik et à enquêter pour des articles à propos de la justice. À un moment, je travaillais en même temps pour un quotidien, un hebdomadaire et un mensuel… J’ai tout donné à cette profession, depuis le début.

Tufik Softić: Le journalisme est l’engagement de ma vie, et ce depuis ma prime jeunesse. J’ai étudié le journalisme à la faculté de sciences politique de Sarajevo, puis j’ai obtenu un diplôme en sociologie de la culture à la faculté de sciences politiques de Belgrade. À ce moment-là, les jeunes regardaient le journalisme comme une profession prestigieuse. Et elle l’était. Mais je ne pouvais pas prévoir tout ce qui arriverait à ma famille et à moi-même à cause de cette profession, et à quel point elle déterminerait le cours de mon existence.

Marina Fratucan: J’étais toujours au lycée. Ma mère a vu une annonce de la télévision de Novi Sad pour une émission de jeunesse et j’ai été engagée. Ma première motivation était de travailler pour des émissions de musique et pour les jeunes. Mais après deux ans, j’ai commencé à travailler pour une émission d’information. En 1990 je suis allée travailler pour YUTEL, qui était à l’époque la seule télévision luttant contre le nationalisme et les discours bellicistes. Je suis allée là-bas avec ce but très clair : informer les citoyens sur ce qui se passait, la course vers la guerre, les leaders nationalistes… Malgré tout, la guerre a éclaté en Bosnie et YUTEL a fermé. Après cela, j’ai travaillé pour des médias étrangers, j’ai lancé ma propre société de production, puis j’ai rejoint TV Vojvodina.

Balkanoscope: En 2015, la représentante de l’OSCE pour la liberté des médias Dunja Mijatović a déclaré que la situation actuelle dans la région est pire qu’après les guerres des années 1990. Quelle était la situation dans votre pays lorsque vous avez commencé à travailler ? Comment a-t-elle évolué ?

TK: Je suis un parfait exemple de comment les choses ont commencé à aller mal. En 2005, j’enquêtais sur un scandale national sur des cartes de paiement. À cette époque, le VMRO-DPMNE était encore anonyme, seul Nikola Gruevski et son père étaient connus du public. Pour autant, après cette enquête, je suis devenu leur ennemi. La période suivante, de 2006 à 2010, est une période clef pour la liberté des médias en Macédoine. Le parti au pouvoir (VMRO) faisait arrêter tout le monde, sauf moi afin de pouvoir dire que tout allait bien. Mais ensuite, j’ai commencé à poser des questions sur la mort suspecte du rédacteur en chef de Fokus. C’est là que mes problèmes avec la justice ont commencé.

TS: À l’époque au Monténégro, il y avait très peu de médias et c’était difficile de trouver un emploi. Ensuite, beaucoup sont apparus mais toujours sur un petit marché et la plupart était de simples bulletins pour le régime. Il est très important de souligner que le gouvernement n’a pas changé en trente ans ici, donc le développement de médias indépendants dans ce contexte est très difficile. Pendant que des médias indépendants devenaient plus ouverts, les institutions de ce régime autoritaire sont devenues moins accessibles. Les médias et journalistes indépendants sont devenus des cibles du régime et de ceux qui le soutiennent. Dans cette démocratie inachevée, les journalistes se battent pour obtenir la démocratie plutôt que pour la conserver.

MF: Entre le système monopartite dans les années 1980, le nationalisme de Milosevic et maintenant, il n’y a eu qu’une brève période pour la liberté des médias qui s’est achevée avec la mort du Premier ministre Zoran Djindic en 2003. La liberté de la presse a ensuite commencé à reculer et depuis l’arrivée au pouvoir d’Aleksandar Vucic en 2012, tout est sous son contrôle, jusqu’au point d’avoir aujourd’hui une censure complète.

Balkanoscope: De nombreuses menaces pèsent sur les journalistes et les médias. Le journalisme d’investigation et le fait d’enquêter sur les activités du gouvernement dans des médias d’opposition peut mener à être considéré comme un “traître” et un “ennemi de la nation” par les médias pro-gouvernementaux. Les meurtres de plusieurs journalistes connus n’ont toujours pas été élucidés et les gouvernements ont montré peu d’intérêt dans la poursuite des enquêtes et la protection des journalistes, quand ils n’ont pas tout simplement été accusés de menacer et de faire pression eux-mêmes sur les médias. Comment avez-vous été affecté personnellement par cette situation?.

TK: Quand le gouvernement a changé en 2006 et que le VMRO-DPMNE a pris le pouvoir, j’étais rédacteur à Večer. À la fin de l’année, ma femme qui travaillait au ministère de la Défense a été renvoyée sans raison. Je suis le journaliste qui a reçu le plus de récompenses en Macédoine pour mon travail, et ironiquement, j’ai été récompensé précisément pour l’article qui m’a envoyé en prison 2013. J’ai passé deux ans en prison, partageant une cellule de huit mètres carrés avec trois autres personnes. Depuis, j’ai des problèmes de santé… Je dois aussi me lever tôt tous les matins pour vérifier la porte de ma maison et vérifier si quelqu’un a laissé un message de menace car je ne veux pas que ma fille tombe dessus.

TS: J’enquête sur le crime organisé et c’est ainsi que je suis devenu la cible de groupes criminels et du régime qui est leur associé. En 2007, deux hommes m’ont attaqué à l’extérieur de ma maison avec des battes de baseball. Ils m’ont mis par terre et m’ont frappé à la tête. J’ai été hospitalisé. Ce n’est que sept ans plus tard que l’attaque a été qualifiée de tentative de meurtre. Cette nuit a complètement changé ma vie. L’enquête de police a été bâclée consciemment et aucune des personnes et des criminels que j’ai indiqué m’avoir menacé n’ont été entendus par la police. En 2013, ma voiture a été piégée avec une bombe. Ce n’est qu’après cela que l’agence nationale de sécurité a décidé que j’étais en danger et m’a accordé une protection policière. Mais l’année dernière, j’ai porté plainte contre l’État pour son inefficacité dans les enquêtes concernant les tentatives de meurtre à mon encontre et suite à cela, il m’a refusé sa protection.

MF: En 2016, immédiatement après que le parti progressiste [SNS, parti du président serbe Aleksandar Vucic, NDLR] a remporté les élections parlementaires, la direction de TV Vojvodina a changé. Du jour au lendemain, les gens de la maison dont 35 présentateurs, rédacteurs et journalistes ont été renvoyés sous prétexte que leurs programmes n’étaient pas objectifs car ils montraient l’affreuse réalité de notre vie quotidienne. J’avais mon émission Radar depuis 2011 et elle a remporté plusieurs récompenses – la dernière en 2016 en tant que meilleure émission dans une télévision du service public. Avec le nouveau management de la chaîne, il n’y avait plus de place et elle a été annulée.

Balkanoscope: Internet apparaît désormais comme un espace de liberté pour les médias et un certain nombre de sites d’information en ligne se sont créés, ainsi que des sites pour le journalisme d’investigation. Est-il possible de travailler librement en tant que journaliste dans votre pays ? Comment y arrivez-vous ?

TK: J’ai mon propre site maintenant mais c’est du travail bénévole car personne ne veut payer pour la publicité. Les entreprises et les institutions ont peur du VMRO-DPMNE. Je ne peux pas travailler en tant que journaliste ici car c’est difficile de publier mes articles. Ce pays est comme le Congo quand il est question de la liberté des médias. Je vais peut-être devoir partir à l’étranger.

(N.B. : Depuis l’interview avec Tomislav Kezarovski, le VMRO-DPMNE a perdu le pouvoir et une coalition menée par le principal parti d’opposition, le SDSM, est désormais à la tête du gouvernement. C’est la première alternance politique démocratique en plus de dix ans.)

TS: En dépit de tout ce qui est arrivé à ma famille et à moi-même, je n’ai jamais cessé de travailler. J’aurais pu quitter le Monténégro mais je suis resté pour me battre pour la démocratie avec mes collègues et les médias indépendants. Je croyais – et je crois encore, même si c’est peut-être idéaliste – que nous ne devons pas baisser les bras. Le journalisme, d’une façon étrange et parfois cruelle, donne l’opportunité de se réaliser soi-même dans un régime autoritaire, comme c’est le cas au Monténégro.

MF: C’est impossible de travailler librement en Serbie. Il n’a pas de place pour moi à TV Vojvodina où j’ai débuté il y a 33 ans. Après trois décennies passées dans cette profession, je peux dire aujourd’hui que nous sommes témoins de la pire censure médiatique, en dépit de l’existence d’Internet. Cependant, les manifestations qui se produisent actuellement et auxquelles mes fils et mes étudiants [de l’université de Novi Sad, Ndlr] participent me font espérer que les choses vont s’améliorer dans ce pays où, malgré tout, je souhaite demeurer avec mes enfants.


Tous propos recueillis par Marion Dautry

Une initiative conjointe de
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Marina FratucanMarina Fratucan; © Balkanoscope
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Tufik Softić; © Balkanoscope
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