Chargement en cours, merci de patienter...
recherche
Belgrade
Skopje
Zagreb

Se battre à travers un mouvement citoyen

La période qui a suivi la disparition du communisme a été marquée dans les Balkans occidentaux par les difficultés économiques et l’instabilité politique. Cependant, l’espoir de devenir membre de l’Union européenne a rendu les gens prêts à accepter les sacrifices présentés comme étant requis par la transition vers une économie néolibérale et une démocratie libérale. Mais la crise économique de 2008 suivie par la crise de l’Union européenne a vu les habitants de la région de moins en moins enclins à considérer la fermeture des usines, les privatisations illégales, la destruction des services publics et l’affaiblissement de la démocratie comme un prix acceptable. Des manifestations populaires ont depuis émergé dans la plupart des pays balkaniques, portées d’abord par un problème précis mais s’étendant ensuite souvent rapidement à une protestation contre la situation dans son ensemble.

Pavle Bogoevski de la Révolution colorée en Macédoine, Dobrica Veselinovic de Ne davimo Beograd (ne laissons pas couler Belgrade) en Serbie et Nikola Baketa de “La Croatie peut mieux faire”, nous racontent leurs expériences.

Balkanoscope: Comment vous-êtes vous impliqué dans le mouvement ?

Pavle Bogoevski: Ce n’est pas quelque chose dont vous devenez simplement membre. Cela s’est produit après des années d’activisme pour les droits de l’homme. J’ai décidé de descendre dans la rue après que notre président a décidé d’abolir l’enquête du procureur spécial [contre des politiciens du VMRO-DPMNE impliqués dans diverses affaires de fraudes, crimes et corruption, Ndlr]. Malheureusement, des violences se sont produites lors des premières manifestations et ce n’était pas ce que nous souhaitions… Il n’y avait aucun leader dans la Révolution Colorée mais il y avait tout de même besoin d’une organisation verticale pour gérer la foule et avoir une sécurité. Nous avons alors eu l’idée de jeter de la peinture sur les bâtiments et après cela, le pire qui se soit produit a été trois fenêtres cassées.

Dobrica Veselinović: Je suis impliqué dans l’activisme civique depuis des années, j’ai lancé et participé à diverses initiatives concernant l’accès à l’espace public, la participation citoyenne dans le développement de la ville et aussi dans le domaine de la culture indépendante. Donc m’impliquer dans un mouvement d’opposition au projet mégalomaniaque de Belgrade Waterfront [un gigantesque projet de développement urbain sur l’une des rives de Belgrade, qui comprend un gratte-ciel, un centre commercial et des appartements luxueux, Ndlr] n’était qu’une extension naturelle de mon intérêt pour la ville et les politiques urbaines.

Nikola Baketa: J’étais déjà membre de la GOOD Initiative depuis quelques temps lorsque toute l’histoire de “La Croatie peut mieux faire” (Hrvatska Moze Bolje) a commencé. Le but principal de l’Initiative est l’introduction de l’éducation à la citoyenneté dans le système scolaire croate. En plus de cela, nous étions en train de surveiller tout le processus de la réforme des programmes et de promouvoir l’éducation inclusive au sein de cette réforme. Lorsque le ministre Predrag Šustar et le nouveau gouvernement ont commencé à suffoquer ce processus, nous avons décidé qu’il était temps de réagir.

Balkanoscope: Quel impact votre participation à ce mouvement a eu sur votre vie ?

PB: Les gens avaient très peur du VMRO-DPMNE. Au début, seulement une demie douzaine de personnes jetaient de la peinture, et en portant des masques. Je savais que quelqu’un devait montrer son visage pour encourager les autres à nous rejoindre. Alors je l’ai fait. Presque immédiatement après, des médias pro-VMRO ont publié mon nom et mon adresse. Des affiches ont été placardées dans la ville disant que j’étais un traître. C’était un appel direct à la violence. Je n’ai pas ouvert ma messagerie Facebook depuis des mois parce que je suis sûr qu’elle est pleine de messages de menace. Je me contente de l’ignorer. Maintenant, je suis en procès pour avoir jeté de la peinture sur le bâtiment du ministère de la Culture.

DV: Ma vie a presque intégralement changé. J’ai fait face à des pressions variées et à la diffamation dans les médias, j’ai fait la une de tabloïds, été accusé d’affaires inventées de toutes pièces, j’ai subi des chocs financiers… Je suis en procès et accusé de vingt infractions diverses.

NB: J’étais déjà impliqué dans différentes initiatives et actions donc j’étais familier de la scène de la société civile croate. Cependant, cette initiative a été à l’origine de l’une des plus grosses manifestations de ces vingt-cinq dernières années [40 000 personnes se sont rassemblées à Zagreb et des milliers dans d’autres villes du pays le 1er juin 2016, Ndlr] et j’ai rencontré beaucoup de gens formidables qui ont contribué à l’organisation par simple altruisme. Nous étions environ dix dans le groupe initial mais nous avons reçu un vaste soutien des différentes sphères de la société (société civile, professeurs, universitaires, artistes, etc). L’énergie positive parmi les gens, l’étincelle d’espoir et les nouvelles amitiés ont été les plus belles récompenses pour moi. Puisque la manifestation a été pacifique et que la plupart des gens l’ont décrit (parfois même de façon critique) comme civile, il n’y a pas eu de problème avec la justice, pour autant que je sache.

Balkanoscope: Chaque mouvement diffère dans son organisation, ses buts et ses stratégies. Mais ils ont prouvé que les institutions politiques traditionnelles ont perdu leur légitimité et que les citoyens sont toujours prêts à se dresser contre leurs politiques (ou absence de). Pour autant, le manque d’organisation ou de direction est autant une force qu’une faiblesse et un mouvement citoyen peut ne pas suffire à apporter un changement. La capacité à développer et transformer les manifestations de la rue en une pression d’un type différent peut déterminer son succès. Qu’est-il arrivé au mouvement ? À vous ?

PB: La Révolution a obtenu quelque chose. Durant les trois mois où nous avons manifesté, l’abolition a été annulée, les élections ont été repoussées et Nikola Gruevski (ex-Premier ministre et leader du VMRO-DPMNE, Ndlr) a été mis en examen. Après, si vous regardez la situation globale, ce n’était pas un succès immédiat. Beaucoup de choses doivent encore changer dans le pays. Pour ma part, j’ai été élu député au Parlement. C’est une preuve que notre mouvement est très loin d’avoir été un échec. Cinq députés, dont moi-même, siègent en tant qu’indépendants. C’est un gros changement.

DV: Nous avons maintenant une discussion très sérieuse sur la direction et les futurs développements de notre mouvement. Bien sûr, après plus de deux années passées à combattre Belgrade Waterfront, nous commençons à sentir les limites de la portée des mouvements civiques et de ce type d’opération comme Ne Davimo Beograd, mais nous nous sentons aussi poussés à continuer. Est-ce que notre initiative va se transformer en un mouvement politique, cela reste à voir. Je peux me satisfaire de ce que nous avons accompli jusqu’à présent, même si, comme toujours, cela pourrait être “faster, better, stronger” (“plus vite, mieux et plus fort”, une référence à une chanson du groupe français Daft Punk, Ndlr).

(Ne Davimo Beograd s’est depuis organisé politiquement pour être candidat à l’élection locale à Belgrade en mars 2018)

NB: Après les manifestations le gouvernement a démissionné (ce n’était pas une conséquence directe des manifestations) et il y a eu de nouvelles élections. Les mêmes partis politiques ont formé le nouveau gouvernement avec un nouveau ministre de l’Éducation. Ce changement a mis de nouveaux problèmes en lumière et le gouvernement a promis de mener à bien la réforme des programmes. Mais nous nous rendons bien compte qu’ils continuent à faire stagner le processus. Puisque “La Croatie peut mieux faire” était une plateforme rassemblant différentes organisations et syndicats de travailleurs autour d’un but bien précis, nous ne pouvions pas élargir les exigences du mouvement. Donc les organisations de la GOOD Initiative ont continué à surveiller les processus politiques et à développer de nouveaux outils comme les sifflets d’éducation, qui se concentrent sur la cartographie des faiblesses des projets et réformes éducatives déjà mis en place, en établissant un espace critique de réflexion et d’analyse.

Balkanoscope: Que préssentez-vous pour le futur ?

PB: Ce dont nous avons besoin maintenant, c’est d’un système démocratique avec un équilibre et une indépendance des pouvoirs. Le combat s’est déplacé de la rue au Parlement. Il n’y a aucune réforme possible en Macédoine tant que le VMRO-DPMNE reste au pouvoir. Nous devons faire perdre Nikola Gruevski dans son arène et changer la pratique politique. Et si j’échoue, je m’attends à ce que mes amis me jettent de la peinture !

(Depuis l’interview avec Pavle Bogoevski, le VMRO-DPMNE a perdu le pouvoir et une coalition menée par le principal parti d’opposition, le SDSM, est désormais à la tête du gouvernement. C’est la première alternance politique démocratique en plus de dix ans.)

DV: Je suis très satisfait de ce que nous avons accompli jusqu’à maintenant. Comme ces quelques jours ont montré (les manifestations contre le résultat de l’élection présidentielle du 2 avril 2017, Ndlr), nous avons réussi à éveiller l’espoir chez les citoyens et à montrer qu’il est très important de se rebeller et d’exprimer clairement et vocalement nos opinions sur comment la société évolue et vers où nous allons. Ce qui restera, ce sera cette énergie canalisante et articulante pour d’autres politiques.

NB: Après la manifestation, l’éducation et devenu l’un des principaux sujets de politique et était au coeur des élections. C’était un gros succès puisqu’il s’agissait jusqu’à présent d’un sujet négligé. Cependant, il n’y a toujours aucun progrès concernant la réforme des programmes et la plupart des positions dirigeantes dans le domaine de l’éducation sont entre les mains des politiciens de droite conservatrice qui ont obstrué le processus depuis le début. Cela nous laisse insatisfaits, mais nous essayons d’influencer le processus de décision et de fournir des données qualitatives de façon à montrer toutes les faiblesses du système actuel. Nous sommes bien conscients que ce n’est pas un sprint et nous sommes prêts pour un marathon.


Tous propos recueillis par Marion Dautry

Une initiative conjointe de
Like 2
Voir en grand
Dobrica Veselinović; © Balkanoscope
Like
Voir en grand
Pavle Bogoevski; © Balkanoscope
Like 2
Voir en grand
Nikola Baketa; © Balkanoscope
Like 2
Voir en grand
Pavle Bogoevski; © Balkanoscope
Like 1
Voir en grand
Dobrica Veselinović; © Balkanoscope
Like
Voir en grand
Nikola Baketa; © Balkanoscope
Like 1
Voir en grand
Pavle Bogoevski; © Balkanoscope
Like
Voir en grand
Dobrica Veselinović; © Balkanoscope
Like
Voir en grand
Nikola Baketa; © Balkanoscope
Story Détails Détails Like

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url