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Défendre l’environnement

Les questions environnementales font lentement leur chemin au sein des politiques des pays des Balkans occidentaux, majoritairement en tant que volet dans les négociations d’adhésion à l’Union européenne. Le chapitre 27 des négociations représente en effet une grande part des lois qui doivent être intégrées par les pays candidats. Cependant, ce qui est écrit est souvent loin de ce qui est fait en réalité pour s’attaquer au problème de la pollution de l’air ou pour protéger les fleuves balkaniques.

Samir Lemeš d’Eko forum se bat à Zenica, en Bosnie-Herzégovine, pour un air et une vie plus purs. Nevena Smilevska d’Eko svest veut empêcher les abus contre l’environnement et les traumatismes des populations en Macédoine. Avec Eco-Albania, Olsi Nika fera tout pour protéger les richesses naturelles de l’Albanie, même si cela signifie combattre les mentalités de ses compatriotes et les banques internationales.

Balkanoscope: Quelles sont les plus grandes menaces sur l’environnement auxquelles vous faites face?

Samir Lemeš: La pollution de l’air à Zenica atteint des niveaux intolérables. Les industries qui ont été développées en Yougoslavie et même avant, sont faites pour des espaces comme la Sibérie, pas pour nos vallées où la pollution reste emprisonnée. À cause de ces industries, nous avons aussi des problèmes de pollution de l’eau et des sols qui affectent la production agricole. Les déchets industriels ne sont pas correctement pris en charge. Depuis que l’usine a été achetée en 2004 par Arcelor Mittal, elle produit moitié moins d’acier pour autant de pollution que pendant la Yougoslavie.

Nevena Smilevska: La pollution de l’air est le plus grand problème en Macédoine. L’exploitation des mines en est un autre. Nous avons un problème dans l’est du pays où 86 concessions d’exploration sont planifiées. Le cas de Kazandol à Valandovo était par exemple très intense, avec une forte opposition de la population. Ils ont essayé de faire un referendum mais cela a échoué. J’espère que ces projets ne seront pas menés à bout car je suis persuadée que ce sera impossible de protéger les sols. Nous avons aussi un problème avec la “pollution historique” sur des sites sensibles, comme les décharges de produits chimiques d’usines datant de la période yougoslave, ou comme la décharge de la centrale à charbon de Bitola.

Olsi Nika: D’après moi le plus grand problème est la construction incontrôlée de centrales hydro-électriques, parce que ces constructions se font aussi dans des zones protégées. Nous avons aussi un problème de pollution de l’air dans les zones urbaines comme Tirana. Nos eaux sont polluées par les rejets chimiques et les déchets à cause du manque total de management des déchets et des rivières. Il n’y a toujours aucun plan pour les rivières, ce qui signifie que n’importe qui peut faire n’importe quoi, sans aucune conséquence.

Balkanoscope: Comment ces problèmes affectent-ils les populations et vous-même?

SL: Il est très difficile d’estimer comment les populations sont touchées, car il y a très peu de données à disposition. D’après celles qui sont accessibles, les taux de cancer sont plus élevés à Zenica que partout ailleurs, et ils augmentent. À Zenica nous avons une blague : “Ici nous voyons ce que nous respirons”. Mon père est mort en 2009. Il avait du diabète, mais il a attrapé une mauvaise grippe et je suis sûr que si la pollution de l’air ne l’a pas tué, elle a réduit son espérance de vie.

NS: J’étais consciente de ces problèmes même avant d’avoir des enfants. Mais maintenant, je ne peux pas emmener ma fille de trois ans dehors parce qu’elle déteste porter son masque et c’est difficile de la convaincre qu’il faut le faire. Le principal problème des sites pollués est qu’ils sont proches des villes. Les gens ne se rendent même pas compte de ce qui est rejeté et d’à quel point c’est toxique. À Veles le sol est contaminé par du mercure, du nickel, etc. Il n’y a pas une famille qui n’ait perdu un de ses membres à cause du cancer.

ON: Évidemment, la pollution de l’air affecte tous ceux qui respirent. Les eaux polluées sont parfois utilisées pour la consommation et pour l’agriculture. Les centrales hydroélectriques affectent tous ceux qui vivent près des fleuves. Les plus grosses comportent des réservoirs, ce qui veut dire que les terres des populations seront inondées et leur mode de vie avec. Les fleuves sont aussi des zones de production pour les animaux, les poissons, mais aussi par exemple pour les sables qui modèlent nos côtes maritimes. Et on ne peut pas y échapper, on ne peut pas arrêter de boire de l’eau ou de respirer. Par exemple, notre bureau est à quelques centaines de mètres du carrefour de plus pollué de Tirana. On ne peut pas l’éviter.

Balkanoscope: Alors que les politiciens ont ignoré ou néligé le sujet pendant longtemps, la société civile s’est organisée pour défendre le droit des citoyens à mieux vivre et respirer. Comment et pourquoi avez-vous commencé à vous battre contre la pollution?

SL: En 2008, un groupe de citoyens de Zenica a créé Ekoforum Zenica. J’ai assisté à une table-ronde un an plus tard et je me suis investi de plus en plus. J’ai proposé de faire leur site internet, car c’était mon hobby à l’époque. Et puis, en 2010, j’ai été élu président. Pour moi, c’est une responsabilité sociale. J’enseigne à l’université, dans un autre domaine, mais je me sens faire partie des intellectuels et si les intellectuels ne réagissent pas à ce problème, qui le fera ?

NS: Je travaillais pour la compagnie aérienne nationale puis j’ai décidé de m’impliquer dans la société civile car je voulais faire plus pour les gens. Ensuite, les choses se sont enchaînées et j’ai rejoint EkoSvest. J’ai commencé à travailler sur la formation de la société civile au réseau Natura 2000 (le réseau de zones de protections de la nature de l’UE, Ndrl). Je me souviens quand j’ai participé à une mission exploratoire en Serbie, lorsque la mine de Kolubara a été agrandie. C’est un souvenir très triste pour moi. Les habitants étaient dévastés. Non seulement ils étaient expulsés, mais les tombes de leurs familles étaient déplacées aussi. Rien ne peut compenser pour le déplacement de nos morts. Je me suis dis : “Ça ne peut pas arriver en Macédoine”.

ON: Je suis de Saranda, une ville côtière du sud et depuis que je suis jeune, je suis conscient de la beauté de notre nature. Je suis aussi un biologiste de l’environnement avec une spécialisation en hydrobiologie. J’étais impliqué dans la campagne “sauver le coeur bleu de l’Europe” (pour la protection des fleuves et rivières des Balkans contre les constructions massives et incontrôlées de centrales hydroélectriques, Ndrl) et pour être plus concentré, nous nous sommes divisés et Eco-Albania est né en 2014. Nous ne nous occupons pas que de la campagne du Coeur bleu, mais aussi d’éducation environnementale et d’activisme, de lobbying et de promotion.

Balkanoscope: Malgré la place que tient l’environnement dans les négociations d’adhésion à l’UE pour chaque pays candidat, il ne fait généralement partie des priorités ni des gouvernements, ni des populations. Diriez-vous que la protection de l’environnement a trouvé une place dans la politique des pays balkaniques?

SL: Je ne dirais pas que c’est complètement absent de la politique, puisque nous avons des lois environnementales presque identiques aux pays membres de l’UE. Cependant, c’est seulement sur le papier. Au niveau local, l’environnement ne fait pas partie des campagnes électorales. Les politiciens évitent le sujet parce qu’ils ne savent pas quoi dire. Pire : notre maire actuel, lors de sa première déclaration après son élection il y a un an et demi, a dit qu’il fallait arrêter de parler d’environnement pour ne pas effrayer les investisseurs. Il a même essayé de nous faire taire en disant que nous cherchions seulement à nous faire de l’argent. Malheureusement, cela fonctionne sur les gens.

NS: Cela n’en faisait pas partie jusqu’à ce que les niveaux de pollution explosent. Par exemple lors des élections locales à l’automne 2017 à Skopje, c’était le sujet principal de la campagne. Ce n’est pas exactement la première fois, cela s’est déjà produit il y a 15 ans, mais cette fois-ci nous pouvons voir un mouvement dans la bonne direction. Il y a eu un changement dans la majorité au pouvoir et peut-être que quelque chose va se produire. Si dans trois ans ils sont toujours ouvert au sujet, alors la situation pourra s’améliorer.

ON: Cela dépend du problème. Si l’on compare à il y a vingt ans, il y a définitivement une amélioration. L’environnement a quelque chose d’attirant, d’accrocheur, parce que ça a l’air “occidental” et ici les gens adorent tout ce qui est occidental. Mais ce n’est que du discours. Nous ne voyons que des changements mineurs en ce qui concerne les politiques. Pire, nous voyons une régression ces dernières années. Le rassemblement du ministère de l’Environnement avec celui du tourisme est un exemple : des complexes touristiques massifs doivent être construits pour aider le tourisme et cela signifie s’attaquer à l’environnement. Ce n’est pas un problème qu’en Albanie, mais aussi en Bulgarie, en Macédoine…

Balkanoscope: L’économie et l’emploi restent les plus grandes inquiétudes des citoyens et sont parfois utilisés par les gouvernements ou les entreprises contre le travail de la société civile pour une meilleure protection de l’environnement. Les populations sont-elles sensibles à vos messages ?

SL: En 2012, nous avons organisé une manifestation avec entre 5 000 et 10 000 participants. Pour une ville comme Zenica, c’est quelque chose! Mais les effets n’ont pas duré. C’est la mentalité balkanique d’attendre que quelqu’un d’autre fasse le travail. Il est très difficile d’organiser les citoyens. Ils ont essayé pendant longtemps de changer les choses et à chaque fois, ils ont été trahis par leurs leaders et les politiciens donc ils ont perdu confiance dans le fait qu’il est possible de changer la situation. Ils ont aussi peur de perdre leurs travails.

NS: Ils ne se sentent concernés que par la pollution de l’air. Je ne vois pas vraiment quiconque mentionner la pollution de l’eau ou la contamination des sols, hormis dans certains cas au niveau local. Ils se sentent plus concernés par les problèmes socio-économiques. Par exemple si vous leur demandez : “Devons-nous dépenser plus d’argent pour protéger l’environnement ?”, ils répondront “oui”. Mais si vous dites : “Devons-nous augmenter le prix de l’électricité pour financer une production plus propre ?”, ils répondront qu’ils ne peuvent pas se le permettre. Pour autant, ces problèmes doivent être présentés ensemble, car une meilleure qualité de l’air signifie moins de problèmes de santé et donc moins de dépenses médicales et un système de santé moins chargé. C’est un processus sur lequel les décideurs politiques doivent se pencher.

ON: Il y a plus de conscience, bien sûr. Nous, la société civile, travaillons dur pour ça. Mais en Albanie comme dans tous les pays pauvres, l’environnement n’est pas la priorité, même si le problème affecte tout le monde. Il ne faudrait pas non plus oublier qu’il n’est pas suffisant de dire aux gens de ne pas jeter leurs ordures n’importe où, si de l’autre côté le gouvernement ou les autorités locales ne leur donnent pas de poubelles ou ne prennent pas en charge le traitement des déchets.

Balkanoscope: La société civile fait aussi souvent face à des banques et des compagnies internationales intéressées par la production industrielle dans les pays des Balkans occidentaux, où la main d’oeuvre bon marché et les ressources naturelles offrent des opportunitées attractives. La Banque européenne pour la reconstruction et le développement a été alertée plusieurs fois sur ses financements alloués à des projets néfastes pour l’environnement, y compris des projets dans des zones protégées. Comment dialoguez-vous ou combattez-vous ces puissantes organisations et entreprises?

SL: Je comprends qu’Arcelor Mittal veuille faire de l’argent. Je suis l’ennemi seulement de leur profit, pas de l’industrie ou de la production. Nous ne demandons rien d’impossible, nous avons des données de République tchèque qui montrent que l’on peut accroître la production tout en réduisant la pollution. Il faut juste investir. Mais nous ne pouvons pas forcer Arcelor Mittal à changer ses décisions d’entreprise.

NS: Nous faisons en sorte que lorsqu’ils financent un projet, ils respectent leurs propres politiques environnementales. Dans plusieurs cas, nous sommes intervenus et avons discuté avec les parties intéressées à propos des problèmes et nous avons gagné. L’Union européenne nous consulte également davantage et nous avons vu ces dernières années nos notes et recommandations être inclues dans le rapport annuel sur les progrès du pays. C’est un signal fort.

ON: Les banques sont seulement des banques, même s’il s’agit de la BERD. Mais la différence avec n’importe quelle autre banque commerciale est qu’elle a mis à jour ses politiques environnementales et des directives très strictes. Cependant, d’après notre expérience dans des missions exploratoires, ce type de banque n’a pas les moyens de vérifier ce qui se passe sur le terrain. Elles donnent des prêts sur la base de ce qui est dit sur le papier. Toutes les restrictions nécessaires existent dans leurs règles internes, mais elles ne vont pas sur le terrain pour voir si ce qu’on leur a promis est vrai.

Balkanoscope: Quel est votre plus grand succès?

SL: Après la manifestation de 2012, nous avons obtenu des instruments de mesure digitale de la pollution. Après cela, à chaque fois que le niveau dépassait le seuil limite, des mesures étaient immédiatement prises dans la ville et dans l’usine et le niveau de pollution baissait en quelques heures ! Mais les autorités n’ont pas entretenu ces instruments et nous n’avons plus de données fiables. Nous avons aussi reçu de l’aide d’une ONG tchèque, Arnika, qui a fait des tests et des analyses et nous avons utilisé les résultats pour déposer plainte auprès du bureau du procureur en 2015. Rien ne s’est encore produit. Mais grâce à notre pression, Arcelor Mittal a fait quelques petits investissements dans l’usine et les niveaux de sulfure dans l’air ont enfin commencé à diminuer après le pic de 2014.

NS:  Nous avons installé un “arbre de ville” à Skopje et à Tetovo (une structure qui combine différentes plantes pour respirer et nettoyer l’air de la façon la plus efficace possible, Ndlr). Pour la première fois, nous avons réussi à réunir ensemble la société civile, le secteur privé qui a financé le projet et les municipalités qui sont en charge de l’entretien de l’arbre. C’est quelque chose de nouveau et de pratique. Nous participons aussi à la “campagne du charbon” régionale qui vise à réduire la part du charbon dans nos industries. Nous avons fait des recherches et avons montré de façon simple comment nous pouvons sauver de vies en alignant nos industries sur les directives environnementales. Le secteur de l’énergie devient plus ouvert et transparent.

ON: L’année dernière nous avons soutenu la communauté locale directement affectée par la construction de la centrale hydroélectrique de Poçem. La centrale comprend un réservoir qui inonderait leurs terres arables et détruirait leur mode de vie. Nous avons porté plainte devant le tribunal de Tirana et nous avons gagné en première instance. C’est le tout premier cas ! Les processus contentieux étaient un outil que la société civile n’avait pas encore utilisé en Albanie et nous avons été surpris par le résultat car nous n’avions pas une grande confiance dans le système judiciaire. Cependant, ce n’est pas la fin du problème car les ministères ont fait appel. Et ils sont toujours en train de discuter la construction d’une autre centrale à Kalivaç, avec la même société qui devait construire celle de Poçem ! Notre lutte est longue, mais heureusement nous sommes jeunes.


Tout propos recueillis par Marion Dautry

Une initiative conjointe de
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