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Devenir entrepreneur

D’après la dernière liste Forbes des « 30 en dessous de 30 ans » et les résultats récents de récompenses internationales, le talent, la créativité et la détermination ne manquent pas dans la région des Balkans occidentaux. De plus en plus d’entreprises internationales y investissent et y externalisent des activités. Plusieurs villes de la région sont devenues des points de chute pour adeptes du co-working et des séjours de travail, ainsi qu’une base populaire pour les digital nomads. Autant de signes encourageants. Pour autant, la situation est encore loin d’être idéale pour les entrepreneurs locaux. Les économies sont à la peine et la corruption reste un poids encombrant pour les citoyens et les institutions. Le niveau faible de confiance des populations dans leurs gouvernements et leurs institutions, ainsi que dans le futur, se traduit par une émigration importante vers l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du nord.

Sanja Korić a créé Visit Bosnia pour développer le tourisme autour de Konjic, Bosnie-Herzégovine, avec un accent sur l’économie locale, le tourisme rural respectueux de l’environnement et sur les actions sociales. Uranik Begu a une longue expérience dans la création et le soutien de startups et de nouvelles entreprises, une connaissance qu’il utilise désormais à travers l’Innovation Center Kosovo à Prishtina. Lazar Mugoša vient de lancer Healthy Living, le tout premier distributeur automatique de nourriture fraîche, saine et prête-à-manger à Podgorica, Monténégro, inspiré par un voyage en Italie.

Balkanoscope: Comment êtes-vous devenu entrepreneur ?

Sanja Korić: J’ai étudié l’économie et je travaille dans le tourisme depuis huit ans. Des membres de ma famille qui vivent aux Pays-Bas ont ouvert un hôtel ici, sur la rive du lac Boracko, et je les aide. J’ai remarqué que les clients étaient très intéressés par la vie des locaux, ils posaient des questions, ils voulaient aider. Alors, il y a six mois, j’ai ouvert ma propre agence touristique, Visit Bosnia, avec l’idée de mettre l’accent sur le tourisme rural pour aider les habitants des nombreux villages autour de Konjic à vendre leurs produits et à accueillir des touristes. J’ai aussi travaillé très dur pour rendre possible un camp d’été pour enfants handicapés. C’est une cause qui me tient à coeur.

Uranik Begu: J’ai grandi au Kosovo jusqu’au lycée. Ce n’était pas un endroit facile pour grandir, mais j’ai fait partie des chanceux qui ont pu aller aux États-Unis, j’y ai fini le lycée et c’est là que j’ai trouvé l’inspiration d’être plus ouvert d’esprit à propos de l’économie et du futur. J’ai décidé de revenir tout de suite après la guerre. J’ai pensé qu’il y aurait beaucoup d’opportunités malgré la situation d’après-guerre. J’ai travaillé dans le marketing, puis le gouvernement de Norvège a ouvert l’Innovation Center Kosovo et je suis devenu directeur exécutif. J’avais déjà une entreprise de commerce et après être arrivé à ICK j’ai créé deux autres startups dans la tech. Mais mes efforts maintenant se concentrent sur le soutien à d’autres entrepreneurs. Jusqu’à présent, nous avons soutenu 161 startups qui ont créé plus de 700 emplois.

Lazar Mugoša: Je voyageais en Italie quand j’ai vu un distributeur similaire dans un supermarché. Je suis rentré et j’y ai repensé, je savais que rien de semblable n’existait ici. J’ai eu l’idée d’offrir des salades, des jus frais, des choses pour le déjeuner ou le goûter pour les gens qui sont au travail ou à l’école. J’en ai parlé à des amis et à ma femme et ils étaient tous enthousiastes parce que c’était une idée nouvelle sur le marché. Autant que j’ai pu voir, il n’y a rien de semblable nul part dans les Balkans. J’ai fait des recherches pour savoir combien d’argent serait nécessaire, où trouver les financements, quels produits offrir… Ensuite j’ai été vers le Fonds pour l’investissement et le développement, une institution qui prend des crédits auprès de banques européennes pour financer de bons projets ici. Quand j’ai reçu l’argent j’ai tout lancé, c’était en février 2018.

Balkanoscope : D’après la Banque mondiale, faire des affaires n’a jamais été aussi facile dans la région et plusieurs pays montrent des progrès significatif dans certains secteurs clefs. L’ancienne république yougoslave de Macédoine fait partie des premiers de la liste dans le dernier rapport de la Banque mondiale. La Bosnie-Herzégovine, d’un autre côté, est loin derrière ses voisins. Cependant, ce qui est sur papier peut être très différent des expériences sur le terrain et un bon écosystème pour l’entrepreneuriat repose sur de nombreux facteurs. Quelle est l’atmosphère pour l’entrepreneuriat dans votre pays ? Quelles sont les difficultés ?

SK: La bureaucratie est un problème. Il y a toujours une erreur quelque part, toujours un document manquant et à chaque fois ils vous disent de revenir et de repayer. Du point de vue de l’entrepreneuriat c’est un gros obstacle. C’est vraiment honteux. Le financement est une autre difficulté. J’ai reçu de l’aide de l’organisation suisse Helvetas, ce sont eux qui m’ont donné l’argent pour commencer. D’après mon expérience, le seul moyen de pouvoir se lancer est de trouver une organisation internationale. Il y a très peu d’opportunité au niveau de la fédération ou de l’État.

UB: Le kosovo s’est beaucoup amélioré dans le dernier rapport de la Banque mondiale sur la réglementation des affaires (Doing business). C’est une bonne nouvelle. Mais davantage aurait pu être fait sur le terrain pour encourager de nouvelles énergies à rejoindre l’écosystème de l’entrepreneuriat. Maintenant, les startups sont traitées comme n’importe quelle autre entreprise. Nous avons un bon écosystème pour les startups, de la connectivité et une vaste réserve de talents. Internet est bon et le coût de la vie abordable pour les jeunes et les startups. La réglementation est aussi plutôt abordable, les taxes sont faibles comparées au reste de la région. D’un autre côté, l’accès aux financements reste un problème : les banques ne prennent pas de risque, il n’y a pas de business angels… L’image du Kosovo peut aussi être un problème pour les entreprises étrangères mais c’est en train de changer parce que nos entreprises s’internationalisent. Les jeunes sont avides d’apprendre de nouvelles technologies et de se connecter. L’isolation de la population est un autre obstacle. L’Europe est injuste envers nos jeunes : ouvrir les portes rendrait la coopération possible plus tôt. On ne peut pas innover lorsque l’on est enfermé.

LM: Il y a la question de la taille du marché. Ce n’est pas du tout pareil de travailler à Podgorica et à Belgrade par exemple. Le simple nombre d’habitants peut faire une grande différence à la fin. C’est un problème que je vois en tant que jeune entrepreneur. Si on parle de la situation en général, il est bien plus simple d’avoir une entreprise en ligne plutôt que faire quelque chose de physique, en termes de coûts. Un autre problème est celui des connections. Au Monténégro rien ne fonctionne sur le principe du professionnalisme. J’ai passé tellement de coups de téléphone, j’ai envoyé tellement d’emails, mais personne n’a répondu jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui me donne accès. Dans les médias, le gouvernement dit qu’il nous soutient et il existe des organisations à but non lucratif. Mais encore une fois, pour avoir accès à quoi que ce soit il faut avoir des contacts. L’Union des jeunes entrepreneurs du Monténégro est la seule lumière dans cette situation. Grâce à eux j’ai eu accès par exemple à des ministères.

Balkanoscope : Comment sont vus les entrepreneurs ?

SK: En général, avec approbation. Cela vient avec des responsabilités, ce n’est jamais facile. À cause de mon accord avec Helvetas par exemple, j’ai des obligations, des buts à atteindre.

UB: La perception est en train de changer pour le meilleur, depuis que de nombreux nouveaux entrepreneurs, modernes et innovants, sont devenus des modèles pour la jeunesse. Le chemin de l’entrepreneuriat est en train de devenir attractif.

LM: Aujourd’hui tout le monde veut avoir un business mais personne ne comprend ce que cela veut dire. Ils ne réalisent pas combien il faut travailler. Les gens me disent souvent : « tout va bien pour toi, tu as une bonne position dans une entreprise, un bon salaire et tu as ta propre entreprise avec tes employés », mais peu d’entre eux pensent à combien je dois travailler pour avoir tout ça. Je me lève à 5 heures tous les matins pour aller voir si tout va bien dans ma propre entreprise. Les gens ne veulent pas accepter que s’ils mettent beaucoup d’argent dans quelque chose, ils doivent travailler encore plus.

Balkanoscope : Beaucoup de gens essayent de quitter la région en quête d’un futur meilleur ailleurs. C’est souligné comme étant un obstacle majeur pour chaque pays des Balkans occidentaux depuis un certain temps, car parmi ceux qui partent beaucoup sont jeunes et éduqués. Qu’est-ce que cela veut dire pour l’entrepreneuriat local et qu’en pensez-vous ?

SK: Je les comprends, jusqu’à un certain point. Je dis toujours qu’il faut rester et travailler dur, parce que le travail paye à la fin. Il y a toujours quelque chose à essayer. Cela me fait de la peine de voir des jeunes éduqués partir. Je mets toujours un point d’honneur à ce que les gens avec qui je travaille soient bien payés et dans les temps. Il n’y a que s’ils sont satisfaits que nous pouvons travailler et progresser. Je vois comment de grandes entreprises exploitent les travailleurs et c’est mal. Ce n’est pas comme ça que notre société se portera mieux.

UB: Le Kosovo est un bon endroit pour lancer une entreprise. Parfois nous trouvons cette bonne combinaison avec la diaspora qui vit à l’étranger mais fait des affaires ici. Cela fonctionne très bien parce que le Kosovo tout seul ne peut pas produire d’idées innovantes mais nous pouvons utiliser la diaspora. Nous avons besoin de cette coopération. Mais vous savez, ce n’est pas si facile de quitter le Kosovo. Ceux qui veulent partir ont des petits salaires et bien sûr ils veulent mieux. Avec ICK nous offrons une belle opportunité pour les gens d’apprendre et de bien gagner leur vie.

LM: Disons que sur 30 amis, 15 sont partis. Mais ils ont des emplois moins bons, par contre ils ont de meilleurs salaires. Je dirais que nous avons un complexe de petite nation, personne ne veut être vu en train de travailler dans certains secteurs, par exemple être serveur. Ceux qui partent, ils nettoieraient les toilettes si c’est dans un autre pays, parce que personne ne les reconnaîtrait. C’est un grand défaut de notre jeunesse et un obstacle au succès. Mais si les gens partent, les gens arrivent aussi car les investisseurs étrangers voient notre potentiel avec la mer, la montagne… Ces investisseurs peuvent garder les gens ici, ceux qui veulent travailler.

Balkanoscope: Comment voyez-vous le futur ?

SK: Bien sûr que j’ai confiance dans le future, il faut. L’argent n’a jamais été une motivation dans ma vie mais évidemment je sais bien qu’il faut vivre de quelque chose. C’est pour cela que mon but est de soutenir la vie rurale dans la région et de donner accès à l’économie touristique à d’autres gens. Je crois aussi en la coopération régionale. J’ai des contacts en Serbie, au Monténégro…

UB: Je suis très optimiste. J’élève mes deux fils ici et ils sont nés en Suède. Je ne ferais pas ça si je ne croyais pas en un meilleur futur. Les tendances sont en notre faveur : l’Europe vieillit et le marché de service est en expansion. L’Europe va avoir besoin de jeunes travailleurs et nous sommes un jeune pays. Quelques entreprises ont déjà levé plus d’un million d’euros. Le travail en ligne, l’impression 3D, les nouvelles technologies utilisant blockchain sont en train d’émerger. Il y a une forte croissance dans les applications Android et le développement de jeux vidéos. Une autre bonne chose est que nous avons maintenant un ministère de l’innovation et de l’entrepreneuriat avec un budget de 10 millions d’euros. C’est un début. Nous verrons comment cet argent sera distribué et s’il est là pour avoir un impact ou non. Il faudra du temps avant de voir comment les fonds seront utilisés.

LM: Bien sûr qu’il y a un futur. Ça ne peut jamais être facile, cela ne serait pas facile même si j’habitais disons en France. Je suis optimiste parce que c’est plus facile de vivre comme ça. Nous avons besoin de jeunes gens pour créer du changement y compris en politique parce qu’actuellement nous avons un parti avec le pouvoir absolu depuis trente ans. Les politiques qui sont là depuis si longtemps ne s’inquiètent pas des intérêts de l’État, seulement des leurs, de comment maintenir leur position.


Tout propos recueillis par Marion Dautry

Une initiative conjointe de
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