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Accéder à l’emploi quand on est une femme

Les pays des Balkans occidentaux comptent certains des taux les plus bas d’Europe concernant l’emploi des femmes. D’après un document de travail pour le Fond monétaire international remis en 2017, près des deux tiers des femmes de ces pays sont sans emploi ou inactives. Le Kosovo et la Bosnie présentent les pires résultats. Les femmes souffrent parfois d’un manque d’éducation qui réduit leur chance de trouver un emploi. Cependant, un grand nombre de femmes avec un diplôme de lycée ou d’université ont aussi des difficulté à accéder au marché de l’emploi, ce qui montre que d’autres facteurs leur font obstacle, comme la vision traditionnelle sur la place des femmes dans la société.

Alborita Mehana, 23 ans, travaille pour Girls coding Kosova, une ONG basée à Prishtina qui promeut l’accès des femmes au secteur informatique. Elle a étudié l’informatique pour prouver que “les femmes peuvent y arriver aussi”.

Anduena Sefgjini travaille comme journaliste pour la télévision locale de Burrel, en Albanie, depuis plus de 15 ans. Elle anime une association qui propose de la thérapie par l’art aux enfants de la région et est impliquée dans la politique locale pour la minorité Cham. Pourtant, elle entend sans arrêt que ce n’est pas la place d’une femme.

Lejla Čaušević-Sućeska est la conseillère en charge des relations internationales et des informations de l’Union des syndicats indépendants de Bosnie-Herzégovine. Elle se battra “jusqu’à son dernier souffle” pour que les femmes obtiennent l’égalité.

Balkanoscope: Que vouliez-vous faire quand vous étiez enfant ? Que faites-vous aujourd’hui ?

Alborita Mehana: Quand j’étais à l’école primaire, je voulais devenir architecte. Mais ensuite j’ai réalisé que partout, à la télé par exemple, on dit que les filles ne sont pas capables de travailler dans l’informatique. Je voulais me mettre au défi et leur prouver qu’ils avaient tort. Après avoir obtenu mon diplôme d’informatique je ne trouvais pas de travail et j’ai fini par obtenir un stage qui n’avait rien à voir avec les ordinateurs à la Poste de Mitrovica. Je savais que si j’acceptais un emploi là-bas ensuite, je resterai à la même position toute ma vie. Alors je suis restée chez moi pendant presque un an pour chercher autre chose. Je me suis auto-formée sur Internet pour remplir mon CV et j’ai donné des cours de maths. Puis, une amie m’a envoyé un lien pour Techstitution, un projet d’Open Data Kosovo et Girls Coding Kosova. Après cela, j’ai participé au hackathon “Tech for Policy”. Ensuite Girls Coding Kosova m’a offert un emploi et aujourd’hui je travaille sur le projet “Code pour Mitrovica” pour enseigner le code aux Albanaises et aux Serbes de ma ville natale.

Anduena Sefgjini: Je regardais toujours les informations à la télévision et je rêvais de faire pareil, d’être journaliste. À l’âge de 15 ans j’ai commencé à écrire de la poésie et des essais sur les femmes et leur force. J’ai passé une audition pour la télévision au même âge et j’y travaille depuis. J’ai aussi étudié deux ans à l’académie des arts, deux ans à la faculté de sciences politiques, j’ai une license en psychologie et j’étudie encore pour obtenir un master. Je présente toujours les informations et je suis la première femme spécialiste du montage vidéo dans le nord de l’Albanie ! Depuis un an, je me suis aussi impliquée dans la branche locale du parti pour les droits de la minorité Cham.

Lejla ČauševićSućeska: Je voulais être diplomate mais cette spécialisation n’existait pas à la faculté de sciences politiques alors j’ai décidé d’étudier le journalisme. Mon travail actuel, qui inclut information, relations publiques et coopération internationale est le mélange parfait de tous mes intérêts. On peut dire que c’est le destin qui m’a amenée vers cet emploi. J’étais membre d’un syndicat étudiant à l’université et nous nous battions pour de meilleures conditions pour les étudiants. Je me suis trouvée en contact avec des personnes qui s’occupaient alors de la section jeunesse de l’Union des syndicats indépendants de Bosnie-Herzégovine. J’ai commencé à travailler là-bas et j’ai reçu une offre d’emploi après mon diplôme.

Balkanoscope: Quelle est la place des femmes dans la société de votre pays ?

AM: À la maison en train de préparer le dîner, mariée à vingt ans et avec des enfants ! De nombreuses femmes manquent des opportunités à cause de cette pression. Je ne la ressens pas trop, mais c’est vrai que quand nous recevons de la famille chez moi, ils me disent qu’il est temps de trouver un mari et de commencer une famille. Je leur dis que je n’ai que 23 ans et que j’ai le temps, de regarder comment vivent les femmes dans d’autres pays… Je me sens chanceuse car j’ai le soutien de mes amis et de ma famille, même si ma mère aurait préféré que je devienne médecin.

AS: C’était très difficile d’être une femme et de faire tout cela à la fois et surtout d’être au milieu d’hommes. Les gens qui me voyaient avaient des préjugés, ils me disaient des choses méchantes seulement parce que je travaillais avec des hommes. Et pour les hommes avec qui je travaillais, j’étais là pour faire le ménage et apporter du café. C’est plus dur pour les femmes dans les zones rurales. La plupart d’entre elles restent à la maison parce que les hommes veulent que les femmes les servent. Nous avons des problèmes avec des hommes qui disent que parce qu’ils sont les maris, ils doivent travailler et leurs femmes ne devraient pas, et ensuite on les retrouve au café, ils ne travaillent pas, parient leur argent et sont violents avec leurs femmes qui ne peuvent rien dire. Les préjugés détruisent les vies des femmes car ils tuent les chances et les opportunités qu’elles pourraient avoir car elles doivent rester chez elles.

LČS: Chaque jour nous recevons des cas de violences domestiques et d’agressions au travail. Je pense qu’à cause du patriarcat dans notre société, ce genre de choses était caché sous le tapis avant. Mais aujourd’hui les données que nous avons sont terrifiantes. D’un côté, les femmes sont systématiquement placées dans des positions inférieures aux hommes et leur vie quotidienne est difficile. D’un autre côté, je connais à ma grande joie des femmes qui ont prouvé que tout est possible si on le veut. La question est : est-il juste de demander à une femme d’être patiente quand elle travaille du matin au soir pour un salaire minime et est constamment sous la menace de perdre son emploi, tout en devant penser à ses enfants qu’elle ne voit pas de la journée et aux tâches ménagères qu’elle doit encore faire ? La situation des mères célibataires est particulièrement difficile, car leur statut n’est pas reconnu par la loi en tant que catégorie spécifique. Les services sociaux n’ont pas la force de faire respecter le paiement des pensions alimentaires. Il y a trop de défauts dans les lois qui compliquent encore plus la vie de ces femmes.

Balkanoscope: Les politiques publiques menées par les gouvernements, poussées par la société civile et les pressions internationales, ne sont pas suffisantes pour réguler l’accessibilité du marché du travail aux femmes. Elles échouent souvent à répondre aux besoins spécifiques des femmes, à réconcilier vie privée et professionnelle et à combattre les préjugés. Les changements dans les textes législatifs n’atteignent pas toujours la sphère familiale. Les devoirs familiaux restent une raison majeure évoquée par les femmes pour justifier leur inactivité.  Avez-vous jamais ressenti que c’était plus difficile pour vous parce que vous êtes une femme ? Avez-vous été victime de discrimination ?

AM: À l’université on peut voir que certains garçons ont été formés plus tôt, ils étaient toujours devant nous. Il y avait 60 étudiants et seulement 10 femmes. Nous avons travaillé dur pour les rattraper. Il y avait un professeur que je préférais, j’aimais sa façon d’enseigner et de nous motiver. Mais à la fin du cursus, lorsque nous avons dû créer une application et la présenter, il nous a dit : “C’est impossible pour une femme de faire ça toute seule, je ne crois pas que tu aies pu le faire” et il a donné une mauvaise note à toutes les étudiantes. Je ne l’oublierai jamais. Aujourd’hui, par exemple quand nous devons discuter avec des hommes dans les institutions, je peux sentir qu’ils nous traitent différemment. Peut-être qu’ils sont jaloux. Je le sens dans leur façon de nous parler, dans leur langage corporel. Ils disent que c’est formidable de donner du pouvoir aux femmes et ensuite nous ne voyons aucun soutien concret.

AS: J’ai dû travailler tellement plus pour mériter ma position. On me mettait toujours plus de pression pour que j’en fasse plus et au début j’ai cru qu’ils avaient raison et je leur ai demandé : “Pourquoi vous me gardez si je ne suis pas bonne ?”. Quand j’étais en formation à Tirana les gens m’encourageaient, mais pas ceux avec qui je travaillais. À un moment je pleurais dans les toilettes parce que je ne voulais pas qu’ils me voient. Mais j’ai commencé à lire des livres chez moi et je me suis rendue compte que beaucoup de femmes avaient les mêmes problèmes et j’ai dit : “Ce n’est pas moi qui suis sans valeur, ce sont eux qui ne sont pas capables de m’apprécier”. J’ai décidé de ne jamais abandonner, de rester et de faire tout ce que j’avais envie peu importe la pression.

LČS: En tant qu’employée la plus jeune et surtout en tant que femme, j’ai très vite compris qu’il faudrait beaucoup d’efforts pour être acceptée par mes collègues plus âgés et surtout par les hommes qui occupent certaines positions. Les dix premières années, j’ai participé activement aux activités de la section jeunesse et j’ai aidé à établir le Forum des femmes dans notre syndicat. À ce moment-là, j’avais déjà une idée claire d’à quel point il est plus difficile pour une femme d’accéder à des positions élevées ou simplement de recevoir la dose nécessaire de respect et d’appréciation de la part de collègues et de supérieurs. C’est inacceptable pour moi qu’une personne doivent commencer dans une position inférieure à cause de facteurs sur lesquels elle n’a aucune prise comme le sexe, l’âge, le lieu de naissance… L’accélération du rythme de vie a ajouté un fardeau supplémentaire sur les femmes qui veulent réussir autant dans leur vie privée que professionnelle. C’est compliqué pour tout le monde de trouver un emploi permanent, mais c’est encore plus difficile pour les jeunes femmes. Cela se voit avant tout dans l’industrie et les services mais la situation n’est pas mieux dans le secteur public où les femmes ont les emplois les moins bien payés tandis que les positions de cadres supérieurs sont traditionnellement réservées au “sexe fort”.

Balkanoscope: Sentez-vous qu’il y a un changement, que vous avez un impact ?

AM: Le Kosovo a besoin de beaucoup de travail, mais je vois de plus en plus d’opportunités pour les femmes et nous sommes vraiment en train d’ouvrir des portes. Je me souviens de cette femme de 35 ans qui venait de Pëja/Pec. Elle était mariée et avait deux enfants, pourtant elle a pris part à notre formation de quatre mois et son mari la conduisait à Prishtina exprès pour cela ! Elle était incroyable. Mes amis et ma famille sont fiers de moi et ils me soutiennent toujours autant. Je n’abandonnerais jamais ce que j’ai aujourd’hui juste pour obéir aux codes traditionnels de notre société. Si je m’étais mariée et avais eu des enfants, je ne me serais jamais trouvée à donner un cour de code à l’ex-présidente du Kosovo pendant “L’heure du code”!

AS: J’avais une émission sur la vie des femmes dans la région. Chaque soir quand je rentrais chez moi, j’entendais les télévisions chez les gens et ma voix ! Quand le programme s’est arrêté, des femmes m’ont dit : “Qu’allons nous faire maintenant ?” et les hommes ont dit qu’ils allaient enfin récupérer le contrôle sur la télécommande. Des femmes m’embrassaient les mains pour me remercier de parler de leur vie et pour mon travail. Les enfants connaissent mon nom et me saluent dans la rue. Je reçois beaucoup de messages sur Facebook et des appels chez mes parents. Je suis un exemple qui montre que les femmes peuvent tout faire. L’opinion des hommes est que nous devons être des esclaves dans nos maisons. Maintenant ils voient notre force, car je suis là, j’existe.

LČS: Depuis quinze ans que je travaille pour le SSSBiH, beaucoup de jeunes filles et de femmes se sont assises en face de moi pour me raconter des histoires parfois douloureuses sur la façon dont elles sont traitées au travail et dans leur vie personnelle. Je les ai toujours aidées avec joie, je leur ai donné des conseils, les ai orientées vers d’autres personnes à qui parler, je les ai assistées pour rédiger des plaintes. Pour les cas de discrimination, une grande partie du travail est pris en charge par notre équipe juridique. Nous avons aussi organisé des collectes de fonds pour ces femmes, ce n’était jamais de grosses sommes mais ça a aidé à mettre un petit sourire sur des visages tristes. Malheureusement, ma vision de notre société n’est pas partagée par la plupart de mes compatriotes. C’est plus facile de se laisser porter par le courant. Les femmes ont besoin de respect et de chances égales, en commençant par l’éducation, l’emploi, les promotions au travail… Sans système légal cela n’arrivera jamais. Et tout ça veut dire changer le contenu des livres pour enfants à l’école, la façon d’éduquer en tant que parents et modifier les mesures pénales dans nos lois qui punissent toutes formes de discrimination contre les femmes. Le système de soutien devrait aussi être renforcé pour les femmes qui doivent prouver qu’elles ont été victimes d’une agression ou de discrimination.

Balkanoscope: Qu’envisagez-vous pour le futur ?

AM: Je commence tout juste à travailler sur mes objectifs. Je voudrais devenir développeuse de logiciels. J’espère avoir l’opportunité d’étudier à l’étranger pour cela, d’obtenir un master et de revenir au Kosovo avec toutes ces connaissances. Je voudrais ouvrir une entreprise ou une organisation pour apprendre aux gens à coder. Je veux partager ce que je sais faire. Mais pas comme mon professeur à l’université ! Je pense que dans le futur nous aurons un pays meilleur, mais il faut travailler dur maintenant pour y arriver.

AS: Au nouvel an, des gens m’ont dit qu’il était temps de trouver un mari et de faire des enfants. Mais ils disent aussi que je ne peux pas être une femme au foyer parce que je ne sais pas cuisiner ! J’aimerais avoir une famille, trois garçons, pour leur apprendre à mieux traiter les femmes. Mais j’aurai une discussion sérieuse avec mon future mari à propos de mes projets. Je veux finir mon master et étendre les activités de mon association dans tout le pays. Je veux aussi avoir une chaîne Youtube pour parler du pouvoir des femmes et aussi de tout ce qui concerne la société et comment rendre les gens plus forts grâce à la psychologie. Mon plus grand rêve est d’écrire un livre sur les femmes et de travailler en tant que thérapeute pour changer les mentalités de notre communauté.

LČS: En tant que personne infiniment amoureuse de mon pays, je ne me suis jamais permise de penser à le quitter un jour. Malheureusement, en tant que mère de deux enfants, je réfléchis de plus en plus au fait que nous devrions chercher un meilleur avenir très loin d’ici. J’aimerais que l’association que j’ai fondée avec mes amis commence à travailler à pleine capacité et partager mes connaissances et mes compétences avec des jeunes gens. Nous avons besoin de restaurer leur confiance dans le fait que l’honnêteté, l’effort et le travail sont récompensés. Tous ceux qui me connaissent savent que je suis “taillée un peu différemment”. Je n’abandonnerai jamais la lutte et je ne baisserai jamais la tête devant aucun homme. Je me battrai publiquement, bruyamment et clairement pour mes idées jusqu’à mon dernier souffle. C’est un chemin difficile et beaucoup d’entre nous ne veulent pas le prendre à cause de leur propre confort, de leur peur, de leur ignorance ou quelqu’autre raison. J’espère sincèrement que les femmes de Bosnie obtiendront la place qu’elles méritent dans notre société. Je suis convaincue qu’un jour nous serons capable de dire fièrement que, en tant que société, nous avons rempli notre tâche. Malheureusement cela n’arrivera pas rapidement, mais il est important de ne jamais baisser les bras.


Tous propos recueillis par Marion Dautry

Une initiative conjointe de

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